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Il publie « Mon nom est rouge »
Orhan Pamuk
Entre Orient et Occident
Dans son nouveau roman, le grand écrivain turc
raconte la guerre des artistes musulmans contre l'influence européenne.
Didier Jacob l'a rencontré dans l'île de Heybeliada, trois
jours après l'attentat du World Trade Center: de l'Istanbul du
XVIe siècle à l'Amérique d'aujourd'hui, Orhan Pamuk
analyse la crise actuelle
De notre envoyé spécial en Turquie
Il était quatre heures, ce 11 septembre, et le
soleil entaillait la mer de Marmara. Dans son île, au sud d'Istanbul,
Orhan Pamuk était assis à la terrasse d'un café.
Il travaillait, plongé dans l'éternel hiver de son uvre,
et des flocons voletaient autour de lui. Son prochain roman, celui dont
il corrigeait justement les épreuves, ne s'appellera-t-il
pas « Neige » ? C'est alors que des cris retentirent
autour de lui. De petits groupes se formèrent devant une vieille
télévision, où l'on regarda flamber des tours. Puis
la partie de cartes reprit. On versa le thé. La vie continuait,
immobile, et le monde s'embrasait.
Orhan Pamuk a vécu trois ans à New York.
Il a étudié au Collège américain d'Istanbul,
séjourné dans l'Iowa, rencontré sa fiancée
au World Trade Center, où elle travaillait, et où elle serait
morte, dit-elle, si son amour ne l'avait pas décidée à
quitter l'Amérique pour s'installer en Turquie. Aussi était-il,
quand nous l'avons rencontré, seulement trois jours après
l'attentat, d'autant plus ébranlé par les événements
: « catastrophe », « séisme majeur », «
chose affreuse, horrible et terrifiante » - les mots en tremblent
encore. Et les Turcs ? Il s'en faut de beaucoup qu'ils aient éprouvé
les mêmes sentiments que lui. « L'homme de la rue, explique
Pamuk, est plutôt heureux des événements. Car il y
a toujours cette rage des nations pauvres. Elle s'explique par l'écart
grandissant entre la puissance absolue des Etats-Unis et la misère
totale des pays du tiers-monde, par le refus de considérer le malheur
des Américains quand les Américains ne se soucient guère
de leur malheur à eux. Et puis, si elles ne pleurent pas ces morts,
c'est que, pour ces populations, l'Amérique est un tout autre,
inimaginable et très lointain monde. » Une terre de
rêve que tout un peuple d'hommes jeunes a fini par haïr, remplissant
de leurs regards tristes et sombres les ruelles chaotiques de la moderne
Istanbul.
Dans son nouveau roman, « Mon nom est rouge »,
Pamuk décrit cette guerre des mondes, mais au siècle des
harems, des vizirs, des djinns et des eunuques. Pour le millième
anniversaire de l'hégire, le sultan Murat III a commandé,
afin d'épater le bourgeois vénitien, un livre d'heures à
la mode européenne. Dans les ateliers du sultan, c'est aussitôt
la zizanie : car jamais l'on n'avait osé peindre, dans une
miniature ottomane, le portrait en pied de ce « pilier du monde
», ni représenté l'univers selon les lois nouvelles
de la perspective. Faut-il donc renier la tradition des arts de l'islam,
qui montrent les choses sans ombre ni relief, comme si tout était
plat et morne sous le regard de Dieu ? Devant la détermination
du monarque, les meilleurs peintres doivent s'exécuter.
Ainsi l'Orient plie, l'Occident gagne. Et le réalisme l'emporte
sur le rêve, le droit chemin sur le tortueux labyrinthe, les rares
odeurs sur la multitude des parfums, le Nylon à venir sur les soies
ancestrales, le bronze des cloches qui grondent sur les volutes de chant
humain s'échappant des minarets frêles. N'est-ce pas surtout
la modernité qui triomphe, bousculant un monde endormi sur lui-même
?
L'uvre de Pamuk, éblouissante, radieuse,
légère, est tout entière tendue sur ce fil. «
Chacun de mes livres est né d'idées volées sans
honte aux expérimentations du roman occidental, et mélangées
avec les contes de la tradition islamique. Du contact de ces deux styles
dangereusement assemblés naît une étincelle violente,
éclectique, dadaïste. » D'un côté, donc,
un présent de vieux bus emmêlés dans d'inextricables
embouteillages, dans les quartiers de Taksim ou de Galata. C'est l'Istanbul
qu'il décrivait dans « la Vie nouvelle », et où
détritus, mendiants, chutes de cuir dans le quartier des cordonniers,
vieillards assis dans l'attente du soir font, dans les rues, de semblables
monticules. De l'autre, la Turquie de Soliman le Magnifique, de la Mosquée
bleue, à l'architecture si douce que l'on croit en y entrant flotter
dans sa lumière - un monde qui semble, en somme, encore amoureux
de lui-même.
D'où vient chez Pamuk cette tendresse partagée
pour l'Occident trépidant et l'Orient de toujours ? « Cette
contradiction, explique Pamuk, est celle de la Turquie tout entière
: d'un côté, une classe dirigeante, aisée, infime,
tournée davantage vers l'Europe, et de l'autre, une population
pauvre, traditionaliste, presque médiévale. Dans tous
mes livres, cette dichotomie entre l'Est et l'Ouest est présente.
Et ce sera pour moi l'uvre d'une vie que d'arpenter les multiples
sentiers, idéologiques et symboliques, de cette contradiction.
» Ne dit-on pas que le Bosphore, qu'il aperçoit de son bureau,
porte aussi cette antinomie dans ses flots ? En surface, un premier
courant emmène les eaux de la mer Noire vers celle de Marmara,
tandis qu'un autre, à quarante mètres de profondeur, rebrousse
chemin depuis l'Europe vers les steppes lointaines de l'Asie.
Né en 1952 à Istanbul, Orhan Pamuk
a
publié cinq romans, dont « le Livre noir
», « le Château blanc » et « la Vie nouvelle
». Ses romans sont des best-sellers en Turquie (il en vend chaque
fois environ 200 000 exemplaires). Pamuk est aussi l'un des premiers
écrivains, dans le monde musulman, à avoir pris la défense
de Salman Rushdie lors de la parution des « Versets sataniques ».
Orhan Pamuk est né à Istanbul en 1952.
Son père dilapide la fortune familiale en vivant de ses vers, c'est-à-dire
de ses rentes. Francophile, traducteur de Valéry, il se vante de
posséder dans sa bibliothèque l'entière collection
blanche de Gallimard, et adore l'auteur de « l'Etre et le néant
» comme un Allah vivant. « Quand j'étais enfant, on
me disait que la religion était faite pour les pauvres. Mon père,
qui fut un piètre homme d'affaires, et un poète plus exécrable
encore, menait une vie de bohème. Souvent, il partait plusieurs
mois en France, et il allait au Flore pour voir Jean-Paul Sartre et Simone
de Beauvoir. » Orhan enfant grandit dans un quartier aisé
d'Istanbul : « Nous vivions dans un immeuble où chaque appartement
était occupé par un oncle, une tante, un membre de la famille.
La porte de l'immeuble était fermée, mais à
l'intérieur tous les appartements étaient ouverts.
Donc j'allais de l'un à l'autre. Ma grand-mère, qui préparait
le dîner, criait dans l'escalier que le repas était prêt,
et tout le monde montait manger chez elle. A mi-chemin entre l'ancien
mode de vie des grandes familles ottomanes et le cercle plus intime
des existences modernes. » Les études ? Pamuk veut devenir
peintre, et copie, à l'âge de 16 ans, des reproductions
de miniatures persanes. Mais ses peintres favoris s'appellent Utrillo
et Pissaro. « Je voulais avoir leurs yeux pour peindre les rues
d'Istanbul. » Puis il se jette sur les classiques à l'âge
où l'on fonce sur les filles - Balzac, Stendhal, Tolstoï,
Dostoïevski, Nabokov, Faulkner, Borges, Marquez, Calvino, Virginia
Woolf et « tous les Sartre de la bibliothèque ». Après
des études de journalisme et d'architecture, qu'il abandonne brutalement,
il écrit à 22 ans son premier livre. Et projette déjà
de raconter dans un roman la vie des miniaturistes au temps de l'Empire
ottoman.
Ce livre, c'est « Mon nom est rouge ». Il
aura fallu dix ans de réflexion et de recherches, interrompues
par la rédaction de « la Vie nouvelle », son précédent
ouvrage, pour donner à son style les couleurs orangées de
l'Orient immortel. Les riches miniatures qu'il décrit ne se
sont-elles pas glissées dans sa prose, comme s'il avait greffé
sur le rosier de ses phrases les rameaux de l'art islamique ? Mais
son livre est aussi, à la manière du « Nom de la rose
» d'Umberto Eco, un passionnant roman policier à l'européenne,
comme si dans son style même affleuraient les deux courants qui
s'affrontent dans le roman. Maître enlumineur à la cour du
sultan, M. Délicat est assassiné par l'un des autres artistes
de son atelier. Qui a fait le coup, de ses trois confrères Olive,
Cigogne ou Papillon ? Qui assomma avec un lourd encrier celui que
Murat III avait chargé de faire exécuter l'ouvrage
blasphématoire ? On le saura seulement à la fin du
récit, dont Pamuk confie qu'il est aussi partiellement autobiographique
: lorsqu'il raconte l'amour du « Noir », qui fut en Perse
le secrétaire de puissants pachas, pour une jeune femme mariée
à un soldat disparu, et qui élève seule ses deux
enfants, c'est bien de sa famille qu'il s'agit. « Souvent, mon père
était absent, et nous vivions une vie très similaire
à celle que je décris. Dans le livre, mon frère porte
d'ailleurs son vrai nom, Shevket, tout comme ma mère, Shékuré.
La magie de la chose est que le petit Orhan que je décris c'est
moi, mais au XVIe siècle. »
Par la profusion des sentiments, la profondeur
de la méditation, la diablerie du style, par l'intelligence de
la narration, par l'effusion de la nostalgie, par la poésie, rehaussant
comme des feuilles d'or la vie qu'il décrit, « Mon nom est
rouge » est une merveille de roman. Un roman féerique où
les fantômes et les djinns hantent l'imagination du monde, où
le cheval d'un roi d'Europe tente de forniquer avec l'image d'une jument,
où la couleur de la mort parle, où un écu ottoman
se plaint d'avoir été caché dans un derrière
puant, où toutes les beautés mêlées font un
étonnant caravansérail : ce sont des oiseaux, des guerriers,
des amants, des artistes aveugles, des forêts qui chantent et des
nuages qui s'apitoient, des reliures somptueuses, des tapis, des
épées, des ivoires, des coussins de satin, des cascades
d'étoffe, des « longues dagues » et de « grands
cierges roses », des ufs d'autruche et des cornes de rhinocéros.
Et toutes ces phrases dont Pamuk dit qu'elles « viennent sous la
plume avant même d'être écrites », et qui semblent
tirées de son cerveau comme de la salle du Trésor du palais
de Topkapi : « Si l'image de l'être aimé reste
vivante dans votre cur, le monde entier est votre maison. »
Un roman gris et froid, aussi, où la neige tombe,
et les regards se voilent de nostalgie : « Dans l'Istanbul de mon
enfance, explique Pamuk, il neigeait plus souvent. Parfois, mes lecteurs
s'en étonnent, et je les rassure en leur disant que, s'il fait
de plus en plus chaud en Turquie, ils continueront de grelotter dans mes
livres. » C'est
que chez Pamuk le monde n'est ni d'aujourd'hui ni d'autrefois,
il est dans un ailleurs du temps séparé par la brume, qui
flotte seulement chez lui. L'art du romancier n'est-il pas de faire croire
que la neige peut même tomber d'un ciel sans nuage ? «
Nous savons tous que les cadavres ne parlent pas, dit Pamuk. Le défi,
dans mon livre, où les morts ont la parole, n'est pas de faire
croire que la chose est possible. Mais que, si les morts parlaient, c'est
certainement ainsi qu'ils s'exprimeraient. » Et il part, fier et
malicieux, d'un formidable rire.
A Heybeliada, la nuit tombe. Pamuk va rentrer dans
la maison qu'il a louée pour l'été. Demain, comme
chaque jour, il ira se baigner avant l'arrivée des touristes, travaillera
jusqu'au soir, retournera nager avant d'aller dîner dans un restaurant
du port. Son prochain livre, qu'il vient de terminer, sera politique.
Sa silhouette diminue sur le quai tandis que le bateau quitte l'île
pour rejoindre Istanbul. De petites lumières scintillent le long
des côtes. Où est l'Orient ? Où, l'Occident ? Les
deux, dit le Coran, dans un verset que cite Pamuk et où le vent
de la paix souffle magnifiquement, sont en Dieu. Les deux sont dans son
livre.
DIDIER JACOB
« Mon nom est rouge », par Orhan Pamuk,
traduit du turc par Gilles Authier, Gallimard, 576 p., 176,70 F, 26,95
euros (en librairie le 10 octobre).
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