D'AUTRES MONDES - La chronique de Nicole Zand
Orhan Pamuk, un jeune Turc à l'américaine
LA
MAISON DU SILENCE, d'Orhan Pamuk, traduit du Turc par Munevver Andac, Gallimard,
400 p.
Né
à Istanbul en 1952, Orhan Pamuk est un des jeunes écrivains turcs les plus prometteurs
et les plus révélateurs d'une littérature moderne qui n'a rien à voir avec
ce qu'on connaît à l'étranger de la Turquie. Homme de la ville, issu d'une famille
d'intellectuels, imprégné de culture américaine — il a étudié au lycée américain
d'Istanbul, Robert Collège — il a connu le succès pour les trois romans qu'il
a publiés. Des prix littéraires turcs et des ventes relativement importantes
pour un jeune auteur, qui semble vivre à des siècles-lumière de la fiction paysanne
de l'Anatolien Yachar Kémal ou de la langue poétique militante et engagée d'un
Nazim Hikmet.
Après
des études d'architecture et de journalisme, Pamuk, contrairement aux autres
écrivains turcs de sa génération, ordinairement attirés par la France et Maupassant,
a aussi effectué de longs séjours aux Etats-Unis notamment comme « écrivain
résident » à l'université d'Iowa dans cette extraordinaire pépinière d'écrivains
de tous les pays créée par Paul Engle su cœur du pays du maïs (1).
Nedim
Gursel, l'écrivain turc vivant à Paris, auteur notamment d'un beau roman (Un
long été à Istanbul, Gallimard, 1980) nous avait déjà annoncé, dans un article
intitulé « Les Turcs arrivent » (2) l'apparition de nouveaux prosateurs de la
jeune génération, dont certains revendiquent l'héritage des bardes d'Anatolie
ou de l'islamisme tandis que d'autres cherchent à retrouver la continuité de
l'histoire de leur pays, loin du folklore du loukoum, des méchants aghas et
du manichéisme.
C'est
le cas d'Orhan Pamuk qui, outre la Maison du silence publiée en 1983 — sélectionné pour le
Médicis étranger, — s'était d'abord fait connaître par une grande saga : trois
générations d'une famille, Djebet et ses fils, un premier roman tout
rempli de l'histoire de son pays. Un autre livre la Citadelle blanche,
se passe à l'époque de la bataille de Lépante.
Dans la Maison du silence, c'est encore
une évocation de l'histoire des cent dernières années que dessine Orhan Pamuk,
une sorte de recherche de ses racines à travers l'histoire d'une famille d'aujourd'hui:
Fatma, la grand-mère, sert de lien et de mémoire s ce vrai roman moderne
qui n'exige pas forcément une connaissance approfondie de l'histoire de la Turquie.
De
la révolution Jeunes-Turcs de 1908 en passant par la chute de l'empire ottoman,
la victoire de Mustafa Kemal dans la guerre d'indépendance menée contre les
Grecs et leurs alliés anglais, la proclamation de la République, jusqu'à la
succession de coups d'Etat militaires, la montée et l'intensification de la
violence avant la prise de pouvoir par le général Evren, les emprisonnements
en masse et les assassinats politiques.
Cette
succession d'événements atroces, qui sous-tend le roman, n'est utilisée par
le romancier que comme un cadre évoqué par ellipses, comme étant connu de tous
les protagonistes. Le « silence » réside ailleurs. Dans cette maison où les
habitants ne communiquent jamais, chacun des personnages s'explique lui-même,
à la première personne, sans contact avec les autres membres de la famille.
Une maison des secrets en quelque sorte.
A
moins d'une heure de voiture d'Istanbul, — peut-être sur la mer de Marmara,
— sur une plage envahie l'été par les touristes, dans une vieille villa de bois
qui tombe en ruines, un nain, Rédjep, veille sur une très vieille femme plus
que nonagénaire, Fatma, la veuve du docteur Selahattine Darvinoglou, mort depuis
près de quarante ans, en 1942. Chaque été, pendant une semaine, les trois petits-enfants
viennent passer là quelques jours de vacances : Farouk, l'aîné, historien spécialiste
du seizième siècle, que sa femme a quitté, alcoolique par ennui et désespoir
puisqu'il se dit qu'« il est impossible d'exprimer, avec des mots, l'histoire.
Et même la vie ».
Nilgune,
la seconde petite-fille, étudiante en sociologie, idéaliste qui rêve de révolution
à la lumière, plutôt que de Rousseau, d'Engels et de Marx et qui est prête à
lutter contre le pouvoir des militaires. Métine, le plus jeune, encore lycéen,
prodigieusement doué pour les mathématiques et qui ne souhaite qu'une chose,
partir pour l'Amérique et y faire fortune : prêt à tout pour arriver, il se
sent diminué au milieu de ses copains riches dans leurs luxueuses villas et
leurs belles voitures.
Plus
que tous les autres, Métine voudrait obtenir de la vieille dame qu'elle vende
la maison délabrée et son parc, où elle a passé presque toute sa vie, depuis
que son mari, occidentaliste militant, membre du Parti Alliance et Progrès,
avait dû quitter Istanbul. « Pour quelques mois », pensait-il. C'était
en 1908. On pourrait retirer beaucoup d'argent de ce terrain qui ne cesse de
gagner de la valeur et où on pourrait construire de beaux immeubles de marbre
avec de luxueux appartements comme ceux qui ont envahi la côte.
C'est
autour de Fatma, la vieille dame, qu'Orhan Pamuk a construit tout son récit:
un superbe personnage, soumise à Selahattine, en apparence, mais prête à assommer
l'enfant de son mari, Rédjep, et la mère adultère. Cruelle, jusqu'à rendre infirme
et nain le bâtard qui va la servir jusqu'à la mort. «Tu me fais pitié, ma
pauvre fille, ce nabot a réussi à t'abuser, toi aussi, dit la grand-mère à sa
petite-fille. Il est rusé, il sait s'y prendre. Je me dis que tout laid et répugnant
qu'il soit, il a réussi à gagner leur confiance, à les faire sombrer dans un
sentiment de honte et de culpabilité, tout comme il l'a fait avec mon pauvre
fils. Je me demande s'il leur a tout raconté. »
La
visite au cimetière, long monologue de la vieille dame, entourée de ces jeunes
gens qui la voient déjà morte, est sans doute le moment le plus fort de ce roman
étrange, moderne et classique à la fois, qui pose plusieurs questions capitales,
notamment sur le fait de savoir si l'occidentalisation du Proche-Orient était
une solution nécessaire et qui tente, entre autres, d'évoquer une période de
l'histoire turque sur laquelle les littérateurs ont jusque-là fait l'impasse
: la République après la mort d'Atatûrk.
Au-delà
du conflit des générations, c'est la Turquie de demain qui apparaît dans ce
roman curieusement tchékhovien - on pense parfois à la Cerisaie — où
le drame absurde qui conclut le livre n'est qu'un palier. Non une réponse.
(1) Voir - Le Monde des livres » du 6 mai 1988
: • Le inonde entier à Iowa City »
(2) Voir le Monde du 27 mai 1988.
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