|
Orhan PAMUK: Un écrivain turc à succès
Orhan Pamuk est né en 1952 à Istanbul, là où le Bosphore sépare le monde
en deux, entre Europe et Asie, mémoire et imagination, Coca-Cola et kokoretz.
Rencontre avec un écrivain que le paradoxe stimule.
ORHAN PAMUK
La Vie nouvelle
Traduit du turc par Munevver Andac, Gallimard, 320 pp.,
130 F.
Après la Maison de silence, le Livre noir et le Château blanc,
la Vie nouvelle est le quatrième roman d'Orhan Pamuk à paraître
en français dans la collection «Du monde entier», chez Gallimard, le quatrième
et le dernier traduit dans une langue d'écrivain par Munevver Andac :
la vieille dame est morte au printemps 1998, après avoir écrit la dernière
phrase du livre, mission accomplie : «Je compris qu'il s'agissait de
la fin de ma vie. Et pourtant, je voulais rentrer à la maison, je ne voulais
pas, mais alors pas du tout, passer à une vie nouvelle, je ne voulais
pas mourir, moi...» Munevver Andac était très respectée en Turquie,
elle avait été la femme de Nazim Hikmet jusqu'à son exil forcé à Moscou.
Orhan Pamuk la pleure : «Je ne lis pas bien le français, mais j'ai
pu comprendre à la finesse des questions qu'elle me posait sur mon texte
turc qu'elle en était la traductrice idéale, passionnée, c'est elle qui
a convaincu Gallimard de me publier.» Le premier livre a paru en 1988,
quatre cents pages d'un inconnu, c'était son troisième roman. Aujourd'hui
paraît à Istanbul le huitième, Benim adim Kirmizi (déjà 100 000
exemplaires vendus en moins d'un mois), que quelqu'un d'autre, bientôt,
traduira par ces mots «Je m'appelle Rouge», en pensant à une vieille
dame, morte octogénaire après avoir aimé le plus grand poète turc de ce
siècle et vécu du bonheur des mots entre Istanbul, la France et la Pologne.
«Je m'appelle Rouge» raconte l'histoire de deux frères rivaux,
né après la Deuxième Guerre mondiale sur les rives du Bosphore, Pamuk
avoue y avoir laissé plus qu'à l'ordinaire s'y développer la part d'autobiographie,
et ses rapports contrastés avec son aîné de dix-huit mois. Pamuk est né
à Istanbul en 1952, dans une famille bourgeoise et francophile, dans la
partie occidentale de la ville, au nord de la Corne d'or (qu'on appelle
ici Haliç «la baie»), un quartier qu'il n'a pas quitté, à l'exception
de deux longs séjours aux USA. Lorsqu'il apprit à lire, à l'instar du
jeune Gallip du Livre noir, un dessin de cheval illustrait le mot
«cheval» sur le livre et il «rêvait de verser sur l'image de ce beau
cheval resplendissant de santé une potion magique qui lui donnerait la
vie». Depuis ce temps Orhan Pamuk n'a cessé de verser sa potion sur
la page blanche pour donner vie à un monde de mémoire et d'imagination
plus global, plus réel, plus personnel et plus parlant que le monde.
Orhan Pamuk est grand, dégingandé, nerveux, il parle vite et fort, il porte
des lunettes et voit le monde de sa fenêtre et de ses livres, il ne descend
pas dans l'arène des contingences, ou, lorsqu'il s'y rend, c'est sans
sa plume, sans son attirail d'écrivain, sinon son immense notoriété qui
donne du poids à ses engagements, il y soutient le peuple kurde, il fut
le premier intellectuel musulman à prendre la défense de Salman Rushdie
et il vient tout juste de se faire remarquer, à sa grande surprise, en
refusant le titre d'«artiste d'Etat» : «Chaque année, on distribue
ce titre à trois ou quatre artistes, mais cette fois, ils ont dressé une
liste de soixante personnes, j'y figure contre le goût de ceux qui m'ont
choisi, uniquement à cause de mon audience internationale, pour crédibiliser
une liste médiocre, et bien sûr contre mon propre goût. J'ai refusé, tout
naturellement, je ne suis pas d'accord avec ce gouvernement, d'ailleurs,
je ne me souviens pas avoir jamais été d'accord avec aucun gouvernement
turc. Eh bien figurez-vous qu'en refusant j'ai reçu plus de soutien et
de gloire que jamais pour si bon marché, d'autres m'ont suivi, trois ou
quatre, je crois qu'ils se sentaient humiliés dans leur vanité de paraître
avec des chanteuses de variétés et des champions de lutte. Plus sérieusement
je crois que dans les pays de violence politique, l'engagement au jour
le jour tue l'âme créatrice, lentement, lentement. Mais vous savez, ne
parlons pas de courage, ici on ne met pas les romanciers en prison, mais
seulement les opposants... et les journalistes.»
De sa large fenêtre Orhan Pamuk voit le Bosphore entre les minarets d'une mosquée
et le croissant à l'étoile : «Depuis vingt-quatre ans, je me rends
sept jours sur sept à mon bureau, de dix heures du matin à sept heures
du soir, sans déjeuner, et j'écris. C'est-à-dire que l'été je compte les
dauphins venus de la mer de Marmara et qui sautent hors des eaux noires,
et le reste de l'année, je surveille les bateaux. Bon an mal an, je produis
entre 150 et 160 pages de romans, j'ai une vie d'employé de bureau, je
n'ai jamais rien souhaité d'autre.» Ses deux grands-pères étaient
ingénieurs civils («dans les chemins de fer comme celui de Faulkner»,
ajoute-il en riant), ils ont fait la fortune de la famille, Orhan Pamuk
a réuni leurs deux bureaux pour se ménager une longue table de travail,
jonchée de livres en vrac, en anglais pour la plupart, avec à leur sommet,
en équilibre sur une tasse de café, une toute nouvelle traduction des
Trois Mousquetaires en turc, son père et son oncle se sont empressés
de dilapider l'héritage mais ils n'ont pas réussi, si bien que même sans
ce succès formidable dans un pays où on lit peu, Pamuk aurait pu, assure-t-il,
vivre sans travailler, sa réussite ne le grise pas : «Mon père était
un poète raté, enfin, je devrais dire est un poète raté puisqu'il
vit toujours même s'il n'existe pratiquement pas, j'ai écrit un livre
sur la non-existence du père. Mes parents ont divorcé lorsque j'avais
vingt ans, mais j'ai l'impression qu'il avait disparu bien avant. Il n'a
jamais rien publié, il a traduit Valéry, et sa bibliothèque contient tout
le catalogue Gallimard. Il s'est résigné à n'être qu'un homme d'affaires,
lorsque tout va mal, il disparaît à Paris.»
Tout autour de la pièce sont dressées des bibliothèques fermées saturées de
livres qui se pressent contre les vitres à la recherche vaine d'un filet
d'air respirable. Chaque armoire correspond aux lectures nécessaires à
chacun de ses livres. Par fidélité familiale, Pamuk fit des études d'architecture
qu'il ne finit pas : «Je me voyais bien à l'idée de tracer des lignes
droites sur du papier, mais je n'aurais pas réussi, je suis du genre à
passer des mois à construire un plancher et, le dernier jour, à y verser
du ciment ou y mettre le feu, regardez ma table.» Sur le tapis vert
du bureau d'énormes pâtés d'encre témoignent d'une œuvre perdue, tombée
à gros bouillons à côté du cahier. Pamuk n'a pas d'ordinateur, il écrit
dans de gros calepins à spirale, d'une écriture grasse, large et syncopée,
rageuse dans sa lenteur, «j'ai le temps, je regarde par la fenêtre
pendant des heures et j'écris pendant quarante secondes, le temps d'une
phrase déjà conçue, je n'ai pas besoin d'une machine pour si peu».
e cette modeste industrie ont surgi de grands livres, à raison de trois pages
par jour. Ecrire, écrire toujours, d'abord dans la petite chambre de l'appartement
maternel, dont il ne sort pratiquement pas pendant huit ans, huit années
de patience avant qu'un éditeur accepte son premier manuscrit, Cerdet
Bey et son fils («je comprends leur hésitation, 600 pages, c'est
un investissement»), 2 000 exemplaires vendus. Hors des modes, des
coteries et de la politique partisane, Pamuk suit sa plume en solitaire
: «Ici les écrivains s'inscrivent dans une sorte de réformisme social,
ils viennent de classes moins bien loties que moi et cherchent à s'élever.
Moi, j'ai choisi une voie descendante (il rit), je n'espérais,
je n'espère rien d'autre qu'écrire, on me reproche mon manque d'expérience
de la vie, on me dit que mes livres viennent d'autres livres et non du
réel. Et alors ? D'abord, j'estime que le paradoxe est l'essence de l'écriture,
la puissance de l'écrit vient de la réflexion, j'ai plus confiance dans
ma pensée que dans mon expérience. Mon problème est de trouver du temps
pour écrire, pas de la matière, j'ai dans la tête de quoi faire mille
livres. Et, après tout, l'histoire d'Osman dans la Vie nouvelle,
au début, lorsqu'il vit avec sa mère, est strictement mon histoire, quelle
importance ? Ce qui compte, c'est la distance, la différence, trouver
sa voix propre, un livre doit donner la globalité d'une vision du monde.
Bien sûr, on ne réussit jamais, on espère à chaque fois faire ce livre
qui rappelle le monde entier, on espère et on échoue, on le sait si bien
qu'on peut même commencer plusieurs livres à la fois. Et puis quoi, le
réel ? après tout, dans mes livres il n'y a que des détails, des détails
précis, je ne les trouve pas dans la rue, pas souvent, d'ailleurs je suis
myope et lorsque j'écris, j'enlève mes lunettes pour être plus tranquille.»
Et c'est ainsi, le nez dans le guidon et la tête aveuglée entre les minarets
et le Bosphore, qu'Orhan Pamuk tisse son œuvre, trouve sa voix originale
et donne au monde de gros livres ronds dont la réalité, le temps de les
lire et longtemps après tant que leur écho nous enivre, est plus forte
plus globale, plus entière que ce que nous prenons pour le réel. Pamuk
prétend qu'à vingt ans, grâce à trois générations de positivisme, il a
exclu toute religion de ses livres, et que le roman est la plus grande
invention de la culture occidentale, et pourtant ses livres sont tous
porteurs d'une mystique, parfois fabuleuse, et avec des moyens venus d'Occident,
ils dégagent une énergie narrative irréfragable, tout orientale. Situé
aux frontières entre l'Europe et l'Asie, son Istanbul est le plus souvent
hivernal, neigeux, populeux et écartelé entre un Orient mystérieux et
un Occident conquérant qui désespère de s'y imposer malgré la force d'une
loi républicaine imposée depuis trois quarts de siècle, à coups d'alphabet
latin et de chapeau melon par Ataturk, et qui ne prend pas. Cette double
culture que les Turcs voudraient une ouvre à Pamuk toutes les routes de
la narration, entre Faulkner et Schéhérazade, des identités changeantes,
troublantes, interchangeables, qui se dédoublent pour plus loin se réunir,
des relations de maître à esclave qui s'inversent, une quête désespérée
entrecoupée de chroniques journalistiques, des filatures sans filet, des
passerelles imperceptibles entre le concret et le rêve, la mise en danger
du vraisemblable, la distorsion du temps. Pamuk se joue de la distance
qu'il ménage toujours entre lui et ses personnages, il trahit volontiers
sa propre compassion à leur endroit, tantôt il recherche la complicité
du lecteur contre son héros, tantôt celle du héros contre le lecteur qu'il
n'hésite pas à interpeller comme page 302 de la Vie nouvelle :
«Au lecteur agressif et ironique qui, haussant le sourcil, se pose
des questions sur mon intelligence et mes capacités d'observation, parce
que je n'avais pas remarqué en six heures de temps que cet homme était
aveugle, pourrais-je poser une question sur le même ton agressif : a-t-il,
lui, fait preuve d'assez d'attention et d'intelligence à chaque ligne
du livre qu'il tient à la main ? Arrivez-vous à vous souvenir de la scène
où il est question de l'Ange pour la première fois ? Ou alors pouvez-vous
me dire, là, sur-le-champ, comment l'Oncle Rifki s'est inspiré dans
la Vie nouvelle des noms de compagnie de chemin de fer qu'il énumérait
dans son livre sur les Héros du Rail ? Avez-vous remarqué quels sont les
indices me permettant d'affirmer que Mehmet pensait à Djanan au moment
où je lui tirais dessus, dans la salle de cinéma ?», non, bien sûr
que non, car les livres de Pamuk sont cousus de fil blanc, sous la fluidité
du récit se cache mille secrets à l'encre sympathique qui ne touchent
que l'âme, sans passer par les yeux, Pamuk écrit entre les lignes, et
lorsqu'on lui met cette page sous le nez, il réplique le plus sérieusement
du monde : «Je crains le jour où mes héros et mes lecteurs se ligueront
contre moi.» Pamuk est l'écrivain qu'il voudrait être, cette voix
si personnelle, originale, qu'aucune autre ne recouvre, il suffit d'en
lire une page pour le reconnaître, c'est du 100% Pamuk, comme on dit 100%
coton, puisqu'en turc pamuk signifie «coton», et que «yeni hayat»,
«la vie nouvelle», n'est rien de plus qu'une marque de caramels.
L'ivresse livresque
A travers une course folle sur les routes d'Anatolie, le héros du nouveau
roman d'Orhan Pamuk recherche en vain «la vie nouvelle» comme la terre
promise par un livre mystérieux.
Un jour j'ai lu un livre, et toute ma vie en a été changée», la Vie nouvelle
commence ainsi, et c'est la première phrase pour tout le monde, pour le
narrateur, pour l'auteur comme pour le lecteur. Et chacun peut craindre pour
son matricule, ne sachant pas si c'est en bien ou en mal que cette vie change.
Le narrateur a vingt ans, il s'appelle Osman et se laisse éblouir par ce livre
dont on ne saura rien, disons pas grand-chose sinon sa lumière et son ascendant
sur les esprits disponibles, et dont l'auteur ne se révélera au bout du compte
guère à la hauteur des dégâts qu'il fit. Lorsque la Vie nouvelle parut
en Turquie, en 1994, pour atteindre en quelques mois une diffusion de 200 000
exemplaires, l'éditeur fut assailli de demandes pour qu'il révèle et mette aussitôt
sur le marché ce livre extraordinaire qui transfigure la vie.
Le deuxième chapitre commence par une nouvelle tout aussi brutale : «Le
lendemain, je tombai amoureux. L'amour était tout aussi bouleversant que
la lumière qui avait jailli du livre et m'avait frappé au visage, et de
tout son poids, il me prouvait que ma vie avait déjà quitté son rail.»
Osman est amoureux de Djanan, et Djanan de Mehmet, et Mehmet a disparu
et Djanan disparaîtra bientôt. Puisque tout doit disparaître, la vie même.
Osman se jette sur les routes d'Anatolie, à la poursuite vaine de la lumière
miraculeuse du livre et de l'amour, dans une Turquie de nuit et d'hiver,
une Turquie de mauvaises routes et d'autocars mortifères, surtout si l'on
s'assied à la place 38 en attendant l'accident rituel. Le paysage disparaît,
lui aussi, au profit de l'écran de télévision aux couleurs baveuses et
incertaines au-dessus du chauffeur. Les pères et les oncles se confondent,
on emprunte les identités des morts, une identité pour deux, pour trois
est bien suffisante lorsqu'on se ressemble tant. On observe sans y croire
une guerre inutile entre Coca-Cola et kokoretz. Du même livre naissent
la haine et la violence de l'un, la sagesse et l'abnégation de l'autre,
on tue son double sans rancune. On tue au nom du livre, ou bien on le
recopie sagement, avec constance et abnégation. On rencontre l'Ange, on
l'oublie. Une organisation secrète donne à ses espions des noms de marques
de montres. Elle veut supprimer l'écrit de la surface du monde, et ceux
qui veulent en lire.
Tout est vrai, tout est faux, on expose des inventions au lycée de Kenan Evren,
une machine à retenir le temps, un coucou suisse au balcon duquel un minuscule
iman vient hurler toutes les heures qu'Allah est grand et «le premier
détecteur — made in Turquey — de viande de porc dans divers produits alimentaires».
Ces passages cocasses qui ponctuent un jeu d'équilibre entre réel et irréel,
entre meurtre et philosophie, tirent le livre vers la fable satirique,
la caricature d'un pays assis entre deux chaises, deux continents, l'occidental
et l'islamique. Mais Pamuk s'en défend, il dit que le livre mystérieux
de la Vie nouvelle n'évoque en aucun cas telle ou telle bible d'une
religion révélée, mais au contraire l'un de ces ouvrages mineurs et creux
dont s'entiche parfois une génération d'étudiants. Dont acte.
D'ailleurs, à mesure que le livre de Pamuk se remplit, celui du héros se vide,
Osman va repasser les mains vides et la conscience lourde par la case
départ puisque le livre comme le labyrinthe des illusions se referme sur
lui-même, laissant le lecteur et le héros seuls au monde dans un monde
décevant, moins réel et moins fini que l'infinité bien ronde de l'écriture,
«car le temps est un silence à trois dimensions disait le livre»,
page 61, et «car l'univers était aussi immense, aussi incomplet, aussi
imparfait que le livre», page 234, «mais il est vain de se mettre
à la recherche de la contrée qui se trouve au-delà des mots, à l'extérieur
du livre et de l'écriture», page 239. Restons donc dans le livre en
toute confiance puisque, comme on dit en turc.
|